Un plan, pour commencer : dans Afrique sur Seine, des jeunes gens africains marchent sur les quais de la Seine, à Paris, filmés dans leur quotidien d'étudiants et de flâneurs. Rien d'exotique, rien de pittoresque colonial — des corps qui occupent une ville européenne comme n'importe quel citadin. Ce geste, en 1955, est un événement. Il inverse le regard habituel du cinéma colonial, qui filmait les Africains chez eux comme des objets d'observation ethnographique : ici, ce sont des Africains qui filment des Africains, dans une ville qui n'est pas la leur, avec la même désinvolture qu'un badaud parisien. C'est ce geste qui fait d'Afrique sur Seine le film considéré comme le premier film réalisé par des cinéastes d'Afrique subsaharienne francophone.
Afrique sur Seine est réalisé en 1955 par Paulin Soumanou Vieyra et Mamadou Sarr, deux jeunes Africains venus étudier le cinéma en France — Vieyra à l'IDHEC, l'institut parisien de formation au cinéma. La leçon précédente vous a donné la clé de ce choix géographique : le décret Laval interdisait de fait aux Africains de tourner en Afrique-Occidentale française sans autorisation, systématiquement refusée. Paris, en revanche, n'imposait pas ce régime de contrôle sur les tournages étudiants. Le film n'est donc pas tourné à Paris par choix esthétique premier, mais par nécessité juridique : c'est le seul endroit où ses auteurs pouvaient légalement tenir une caméra et filmer des sujets africains sans autorisation administrative refusée d'avance.
Le geste de mise en scène d'Afrique sur Seine tient dans ce qu'il refuse autant que dans ce qu'il montre. Il refuse le regard ethnographique qui aurait fait de ses sujets des curiosités. Il refuse aussi, et c'est tout aussi significatif, de filmer l'Afrique elle-même : faute de droit de filmer sur place, le film déplace la question de l'identité africaine sur un terrain européen, interrogeant ce que signifie être africain, étudiant, loin de chez soi, dans une ville qui vous accueille sans vous appartenir. Cette tension — être filmé dans un ailleurs parce que le chez-soi est inaccessible à la caméra — est le sujet même du film autant que sa condition de production. Le titre le dit sans détour : une Afrique posée sur la Seine, un déplacement assumé plutôt que caché.
Afrique sur Seine est un court métrage, tourné avec des moyens réduits, sans budget de production comparable aux films qui suivront. Sa portée historique n'a pourtant rien à voir avec sa durée ou son budget : il est cité, systématiquement, comme point de départ de toute chronologie du cinéma d'Afrique subsaharienne francophone, précisément parce qu'il pose, dès 1955, la question qui va structurer les deux décennies suivantes — qui a le droit de filmer qui, depuis quelle position, et pour quel public. Ce statut de « premier film » mérite d'être manié avec précaution : il ne signifie pas que rien n'existait avant en matière d'image africaine — le cinéma colonial, lui, avait beaucoup filmé l'Afrique — mais que rien n'existait avant comme geste d'auteurs africains filmant leur propre présence au monde.
Afrique sur Seine n'est pas encore un cinéma de l'indépendance : il est un cinéma de l'attente, tourné par des étudiants qui savent que le vrai terrain de tournage, leur pays, leur reste pour l'instant fermé. Il pose une question qu'il ne peut pas résoudre lui-même : que fera ce cinéma une fois le droit de filmer chez soi obtenu ? La réponse, vous la trouverez dans la leçon suivante, qui retrace les conditions matérielles très concrètes — financement, formation, matériel — dans lesquelles ce cinéma va effectivement naître sur le sol africain, après les indépendances du début des années 1960.
La leçon suivante quitte Paris pour revenir sur le sol africain : elle retrace les conditions matérielles concrètes — écoles, financements de coopération, matériel — dans lesquelles une génération de cinéastes va, pour la première fois, tourner chez elle.