Posez-vous une question simple, et rĂ©pondez-y honnĂȘtement avant de lire la suite : combien de plans du cinĂ©ma sĂ©nĂ©galais, malien, burkinabĂš ou mauritanien pourriez-vous dĂ©crire de mĂ©moire â pas nommer, dĂ©crire, un cadre, un mouvement, une durĂ©e de plan ? Pour la plupart d'entre vous qui commencez ce cours, la rĂ©ponse tourne autour de zĂ©ro. Ce n'est pas un manque de curiositĂ©. C'est le rĂ©sultat d'un problĂšme d'accĂšs dont ce chapitre va vous donner l'histoire, et que ce cours entier va essayer de corriger, sans vous mentir sur son ampleur.
Il y a un paradoxe que vous avez probablement dĂ©jĂ vĂ©cu, en cours ou en famille : on vous parle de SembĂšne depuis le lycĂ©e â parfois depuis le collĂšge â comme d'une Ă©vidence patrimoniale, au mĂȘme titre qu'on vous parle de Renoir ou de Kurosawa. Le nom circule, la lĂ©gitimitĂ© est acquise, la rĂ©vĂ©rence est de mise. Et pourtant, la plupart d'entre vous n'ont jamais vu une seule minute d'un seul de ses films en entier. Ce n'est pas une hypothĂšse rhĂ©torique : c'est le point de dĂ©part documentĂ© de ce cours, et il n'a rien de honteux. Vous avez grandi avec un accĂšs massif au cinĂ©ma amĂ©ricain, une exposition forte au cinĂ©ma et aux sĂ©ries nigĂ©rianes qui circulent par le streaming et les rĂ©seaux, et une quasi-absence structurelle du cinĂ©ma d'auteur africain francophone dans les circuits que vous frĂ©quentiez â salles, tĂ©lĂ©vision, plateformes grand public. Ce cours ne va pas faire comme si ce paradoxe n'existait pas. Il va au contraire le prendre comme objet de travail : comprendre pourquoi ces films ont Ă©tĂ© aussi peu visibles est dĂ©jĂ une leçon d'histoire du cinĂ©ma.
Deux tentations guettent tout cours d'histoire des cinĂ©mas d'Afrique, et ce cours les refuse explicitement toutes les deux. La premiĂšre est l'hagiographie patrimoniale : traiter les cinĂ©astes fondateurs comme des « glorieux aĂźnĂ©s » qu'on cĂ©lĂšbre sans les regarder vraiment, sans discuter leurs choix, sans reconnaĂźtre qu'ils se disputaient entre eux sur ce que devait ĂȘtre ce cinĂ©ma. SembĂšne et Djibril Diop MambĂ©ty, que vous Ă©tudierez tous les deux en dĂ©tail, ne faisaient pas le mĂȘme cinĂ©ma et ne s'accordaient pas sur ce qu'il devait ĂȘtre : ce dĂ©saccord est un moteur d'histoire, pas un dĂ©tail biographique Ă effacer. La seconde tentation est le misĂ©rabilisme : rĂ©duire ces cinĂ©mas Ă un rĂ©cit de manque â pas d'argent, pas de matĂ©riel, pas de salles â qui finit par faire passer les films eux-mĂȘmes au second plan, comme si leur seul intĂ©rĂȘt Ă©tait sociologique. Vous Ă©tudierez des dĂ©cisions de mise en scĂšne prĂ©cises, des partis pris de montage, des choix de langue, de cadre, de durĂ©e de plan : ce sont des dĂ©cisions d'auteurs, pas des accidents de production.
Le chapitre 1, oĂč vous ĂȘtes, pose le problĂšme structurel : pourquoi filmer, en Afrique-Occidentale française colonisĂ©e, a longtemps Ă©tĂ© un acte interdit avant d'ĂȘtre un acte artistique, et comment cette interdiction a façonnĂ© la forme mĂȘme du premier film. Le chapitre 2 est consacrĂ© Ă SembĂšne et Ă ce que ce cours appelle, en reprenant son propre vocabulaire de romancier devenu cinĂ©aste, une conception du cinĂ©ma comme Ă©cole du soir â un outil de conscientisation politique adressĂ© Ă un public qui ne lit pas forcĂ©ment le français. Le chapitre 3 introduit Djibril Diop MambĂ©ty comme la figure d'une rĂ©ponse radicalement diffĂ©rente Ă la mĂȘme question : que doit faire un film africain ? Le chapitre 4 relie ce patrimoine aux gĂ©nĂ©rations suivantes et aux industries populaires, Nollywood en tĂȘte, traitĂ©es comme un objet d'histoire Ă part entiĂšre et non comme une anomalie Ă expliquer. Le chapitre 5, enfin, revient sur la question la plus concrĂšte de toutes : oĂč sont les films aujourd'hui, qui les conserve, qui dĂ©cide de ce qui compte, et de quels cinĂ©astes vous, personnellement, allez vous rĂ©clamer.
Pour resituer chronologiquement les repĂšres que ce cours va vous donner, chapitre aprĂšs chapitre, consultez dĂšs maintenant la frise interactive des cinĂ©mas d'Afrique â vous y reviendrez Ă chaque nouveau jalon jusqu'au chapitre 4 :
La leçon suivante remonte Ă la racine du problĂšme que vous venez de formuler : pourquoi, avant mĂȘme de parler d'esthĂ©tique, il a fallu parler du droit de filmer. C'est lĂ que commence l'histoire, avec un texte administratif de 1934 qui a fait plus pour façonner la forme des premiers films africains que n'importe quelle Ă©cole esthĂ©tique.