Voici une scène que son auteur ne trouvait pas trop longue.
EXT. PLACE DU MARCHÉ — GUET NDAR — JOUR
Le marché du matin. AWA marchande du poisson avec une vendeuse.
VENDEUSE
Trois mille le kilo, pas moins.
AWA
Hier c'était deux mille cinq.
VENDEUSE
Hier il y avait plus de bateaux sortis.
Elles négocient encore. Awa finit par payer. Elle croise VIEUX
LAMINE qui pousse une brouette.
VIEUX LAMINE
Awa ! Comment va ton père ?
AWA
Il tient, Vieux Lamine.
VIEUX LAMINE
Dis-lui que je prie pour lui.
Awa continue son chemin, croise deux enfants qui jouent au
ballon, les évite. Elle arrive devant la boutique de MARIÈME.
MARIÈME
Awa ! Tu as entendu pour les bateaux ?
AWA
Quels bateaux ?
MARIÈME
Ceux de Boubacar Sy. Arrêtés côté mauritanien.La scène n'a qu'une chose à faire : apprendre à Awa — et au spectateur — que des pêcheurs ont été arrêtés. Elle met treize lignes à y arriver, et rien de ce qui précède ne sert ensuite. L'auteur ne l'a pas vu en écrivant, ni en relisant le lendemain matin. Il l'a vu quand on lui a lu la scène à voix haute, sans qu'il puisse suivre son propre texte des yeux : l'ennui s'est fait sentir physiquement, avant même qu'il sache pourquoi.
C'est exactement ce que font les quatre dispositifs qui suivent : ils ne vous rendent pas plus intelligent, ils vous placent artificiellement dans la position d'un lecteur qui n'a pas écrit le texte.
Le plus simple, et le plus systématiquement sauté. Ne relisez jamais un scénario le jour où vous l'avez fini d'écrire, ni le lendemain. Posez-le au moins une semaine — deux si le calendrier le permet. Ce n'est pas une question de repos : c'est une question de mémoire. Tant que vous vous souvenez de vos phrases, vous les complétez dans votre tête avant même de les lire. Le délai use cette mémoire jusqu'à ce qu'elle cesse de combler les trous à votre place.
Lisez chaque réplique, à voix haute, sans en sauter une. Pas pour vérifier que « ça sonne bien » au sens esthétique — pour repérer ce que votre bouche refuse de dire naturellement. Une phrase trop longue, un enchaînement de sons impossible, un mot que personne n'emploie à l'oral se signalent d'eux-mêmes, à l'usage, jamais à la lecture silencieuse.
Faites lire votre scénario par quelqu'un qui n'a pas de vocabulaire de cinéma et ne connaît pas votre histoire. Pas pour recueillir un avis — pour obtenir des faits. Un cinéphile a le réflexe de nommer une influence, de discuter une structure ; un lecteur non-cinéphile décrit ce qu'il a ressenti, à quel moment il a décroché, ce qu'il n'a pas compris. Trois questions fermées suffisent : à quel moment as-tu été perdu ? y a-t-il un endroit où tu as dû revenir en arrière ? comment s'appelle le personnage principal ?
Lisez le scénario d'une traite, chronomètre en main, sans vous arrêter pour corriger quoi que ce soit — même si vous repérez une faute. Notez simplement le temps à chaque changement de séquence. Ce dispositif ne révèle pas des problèmes de scène : il révèle des problèmes de proportion. Une séquence que vous croyiez rapide qui prend huit minutes de lecture continue, une fin qui arrive alors qu'il vous reste un tiers du document — ces déséquilibres ne se voient qu'en refusant de s'arrêter.
Vous savez désormais comment prendre de la distance. La leçon suivante vous donne le protocole complet pour transformer cette distance en un relevé exploitable — sans encore chercher à réparer quoi que ce soit.