Voici un extrait. Son auteur le trouvait juste.
INT. CASE DES DIAGNE — CHAMBRE — NUIT
Elhadj Diagne, 60 ans, amaigri, respire difficilement sous un
drap. Ousmane est assis près du lit.
ELHADJ
Tu te souviens de la pirogue de mon père ?
OUSMANE
Elle s'appelait Ndeye Fatou.
ELHADJ
Trente-deux ans, cette pirogue. Trente-deux ans à sortir avant
le jour.
OUSMANE
Je sais, papa.
ELHADJ
La mer a pris mon père. Elle a pris mon frère. Elle ne prendra
pas mon fils.
Ousmane baisse la tête.
ELHADJ (CONT'D)
Promets-moi. Après moi, tu pars. Tu vas à Dakar, tu vas où tu
veux, mais tu pars de l'eau.
OUSMANE
Je te le promets, papa.
Elhadj ferme les yeux, soulagé.Relisez-le. Rien n'y est grammaticalement faux. Les répliques sonnent juste à l'oreille. Et pourtant la scène ne fait pas ce que son auteur croit qu'elle fait. Il croit avoir écrit une scène sur l'arrachement d'une promesse — un fils sommé de trahir sa vocation pour obéir à un mourant. Il a en réalité écrit une leçon d'histoire familiale (le nom de la pirogue, les trente-deux ans, les morts en mer) suivie d'une promesse donnée sans la moindre résistance. Ousmane dit oui à la première demande. Rien ne s'oppose, rien ne coûte. Vous y reviendrez dans ce cours — c'est l'exemple qui ouvrira plusieurs des prochaines leçons.
Ce que cette scène révèle n'est pas un problème d'écriture au sens où vous l'entendiez jusqu'ici. C'est un problème de lecture : son auteur ne voit plus ce qu'il a écrit, il voit ce qu'il voulait écrire.
Il existe toujours deux versions d'un scénario au moment où vous le relisez : le texte que vous avez écrit, celui qui est sur la page, disponible à n'importe quel lecteur ; et le texte que vous avez voulu écrire, celui qui existe dans votre tête, nourri de tout ce que vous savez sur vos personnages et que vous n'avez pas eu besoin d'écrire parce que vous le saviez déjà.
Un lecteur n'a accès qu'au premier texte. Vous, en le relisant, vous lisez les deux en même temps, et vous ne pouvez pas les séparer à volonté. Quand Ousmane dit « je te le promets, papa » sans une once d'hésitation, vous, l'auteur, entendez la déchirure intérieure que vous imaginiez pour lui pendant que vous tapiez cette réplique. Le lecteur, lui, entend un fils qui obéit sans discuter. Ce n'est pas qu'il lit mal. C'est qu'il lit exactement ce qui est écrit, et que ce qui est écrit ne porte pas ce que vous croyez y avoir mis.
Vous arrivez ici avec un premier jet — parfois deux — et souvent un tournage derrière vous dont vous sentez que le scénario était le maillon faible. Ce cours part de ce point précis : un texte qui existe, qui a une structure, des personnages, du dialogue, et qui ne fonctionne pas encore complètement.
Il existe une leçon voisine, dans le cours qui précède celui-ci, avec laquelle il serait facile de confondre celui-ci : la leçon « Relecture et affinement », dans le chapitre Du concept au scénario complet de votre cours de prérequis sur l'univers du scénario. Cette leçon traite déjà de relecture, déjà de cohérence des noms, déjà de lecture à voix haute. Il faut poser tout de suite, avant d'aller plus loin, ce qui distingue les deux.
Retenez un mot que vous allez rencontrer souvent à partir du chapitre 2 : le diagnostic. Identifier la cause d'un dysfonctionnement à partir de ses symptômes, avant toute décision. C'est l'inverse du réflexe naturel, qui consiste à corriger ce qu'on croit voir en premier — en général une réplique ou une scène — sans savoir si c'est vraiment là que le problème est né.
Une croyance revient sans cesse chez les auteurs qui arrivent à ce stade : réécrire, c'est corriger les fautes et raccourcir. Elle est fausse, et elle est dangereuse, parce qu'elle pousse à intervenir avant de comprendre. Une autre croyance, plus décourageante encore : si je ne vois pas le problème, c'est que je manque de talent. Elle est fausse aussi. Ne pas voir son propre texte n'est pas un déficit de talent, c'est une conséquence mécanique de la position dans laquelle vous êtes : vous connaissez déjà la fin, vous connaissez déjà les intentions de chaque personnage, vous avez déjà fait, dans votre tête, tout le travail que le texte doit faire à la place d'un lecteur.
La prochaine leçon vous donne les quatre outils concrets qui permettent de faire, artificiellement, ce que le temps seul ne peut pas faire assez vite : sortir de votre propre tête pour lire ce qui est réellement sur la page.