Écoutez l'extrait suivant, une scène de repas familial filmée en intérieur, quatre minutes, sans image. Vous entendez d'abord des couverts contre des assiettes, des voix qui se chevauchent sans qu'aucune ne domine, puis, à partir de la deuxième minute, une seule voix qui se détache nettement du reste tandis que toutes les autres semblent reculer d'un coup. Avant de vous demander ce que cet effet produit dramatiquement, décrivez-le : à un instant précis, une voix devient nette et les autres deviennent floues. C'est cette phrase-là, et pas une impression générale, que ce chapitre vous demande de savoir produire pour un film entier.
Face à un film, la plupart des spectateurs formés à l'image savent dire si une scène « fonctionne » ou non, sans savoir dire précisément ce qu'ils ont entendu pour arriver à ce jugement. Ce raccourci n'est pas un défaut d'attention : c'est un manque d'entraînement. On vous a appris, depuis l'enfance, à comprendre un film sans jamais vous demander de décrire ce que vous entendiez avant d'en tirer un sens. Ce chapitre vous demande d'inverser cet ordre, pour un film entier plutôt que pour une seule scène : décrire d'abord ce qui est audible, moment par moment, puis seulement ensuite vous demander ce que cette matière sonore produit.
La leçon Écouter sans regarder, dans le cours Culture de l'image et du son (REAL-CAA-05), vous a déjà appris à distinguer plusieurs façons d'écouter un même son. Si cette distinction ne vous est plus familière, reprenez cette leçon avant d'aller plus loin : ce chapitre ne la réexplique pas, il vous demande de la mobiliser à une échelle différente. Là où REAL-CAA-05 travaille sur un son isolé, vous allez ici appliquer la même vigilance à un film entier, scène après scène, sans jamais laisser une seule scène marquante fausser votre lecture de l'ensemble.
Pour analyser un film à l'échelle qui intéresse ce chapitre, procédez scène par scène plutôt que par blocs. À chaque scène, notez ce qui est audible — voix, ambiance, musique, silence — sans indiquer encore ce que cela vous fait ressentir. Ce n'est qu'une fois l'ensemble du film parcouru de cette manière que vous reprenez vos notes pour vous demander, scène par scène, quelle décision sonore a produit chaque effet repéré. Cette méthode demande plus de temps qu'un visionnage ordinaire ; elle vous évite en échange de confondre une décision sonore réelle avec une impression que vous auriez pu avoir sans elle.
Pour vous entraîner à comparer deux traitements sonores possibles d'un même instant de film, avant de vous prononcer sur celui qui a réellement été choisi, utilisez l'outil suivant :
Une fois qu'un effet sonore a été décrit avec précision, il reste à le relier à la décision qui l'a produit — sans pour autant juger si cette décision était la bonne. « La musique s'arrête brutalement au moment où le personnage referme la porte » est une description suivie d'un constat de décision. « La musique s'arrête trop tôt » est déjà un jugement, qui n'apprend rien sur ce qui a réellement été décidé. Ce chapitre vous demande de rester le plus longtemps possible dans la première catégorie, avant de vous autoriser la seconde.
Une fois qu'on sait décrire ce qu'un film donne à entendre, une question plus dure se pose : que se passe-t-il quand cette matière sonore n'a jamais été captée au tournage ? C'est ce que la leçon suivante examine.