Vous lancez un extrait de quatre minutes. Au bout de quarante secondes, vous avez déjà une impression : « c'est tendu », « il y a un truc bizarre avec le son ». Vous continuez à regarder, mais vous êtes déjà en train, sans vous en rendre compte, de chercher des preuves à votre impression plutôt que de décrire ce qui se passe réellement à l'image. C'est le problème que pose un visionnage unique et non organisé : il fait travailler en même temps deux opérations qui devraient être séparées — ressentir et décrire — et la seconde se retrouve systématiquement contaminée par la première.
Le protocole des trois visionnages est un dispositif de visionnage en trois passages espacés, chacun affecté à un objet de relevé différent. Il n'est pas propre à ce cours : c'est une méthode déjà éprouvée dans l'enseignement du cinéma au lycée, reprise ici telle quelle parce qu'elle répond exactement au problème que nous venons de poser.
Premier passage — l'impression. Vous regardez l'extrait une seule fois, sans note, sans pause, comme n'importe quel spectateur. Vous laissez l'impression se former : malaise, accélération, ennui, surprise. À la fin de ce premier passage, vous notez cette impression en une ou deux phrases, et vous l'écartez ensuite de votre esprit — elle ne doit pas guider ce qui suit. Ce passage a une fonction précise : il vous rappelle que vous êtes, vous aussi, un spectateur ordinaire avant d'être un analyste, et il fixe par écrit ce que vous ressentez avant que la description ne vienne, inévitablement, colorer votre mémoire de l'extrait.
Deuxième passage — le relevé. Vous regardez à nouveau, cette fois avec pause et retour arrière autorisés, et vous notez ce qui est objectivement observable : les coupures entre plans, leur durée approximative, les éléments de cadre, les éléments sonores. C'est le passage le plus long et le plus exigeant : vous devrez sans doute vous arrêter, revenir en arrière, recompter. C'est aussi le seul des trois passages qui produit un document exploitable — un relevé écrit, chronométré, qui pourra être vérifié par quelqu'un d'autre. Les chapitres suivants de ce cours détaillent précisément ce qu'il faut noter à ce stade.
Troisième passage — la vérification. Vous regardez une dernière fois, muni cette fois de votre relevé, pour contrôler qu'il correspond exactement à ce qui se passe à l'écran : avez-vous compté le bon nombre de plans ? Avez-vous situé correctement le début d'un raccord ? Ce passage a une fonction de contrôle qualité — il rattrape les erreurs de comptage et les approximations que le deuxième passage, mené à un rythme soutenu, a immanquablement laissées passer.
Le protocole fonctionne parce qu'il impose des interdits précis à chaque étape, et pas seulement des objectifs. Au premier passage, vous vous interdisez de prendre des notes détaillées ou de faire des pauses : l'objectif est l'impression globale, pas le relevé. Au deuxième passage, vous vous interdisez d'écrire des jugements ou des interprétations dans votre grille de relevé : seuls des éléments vérifiables y figurent — un nombre, une durée, une valeur de plan, un élément sonore identifié. Au troisième passage, vous vous interdisez de modifier votre interprétation : vous ne faites que contrôler l'exactitude factuelle de ce que vous avez déjà noté.
Rien n'oblige à enchaîner les trois passages dans la même session : un espacement, même de quelques heures, aide souvent à revenir au deuxième passage avec un regard plus neutre. Ce qui compte n'est pas la durée entre les passages mais l'étanchéité entre leurs objets : chaque passage doit rester concentré sur sa tâche propre, sans anticiper la suivante ni revenir sur la précédente.
Avant d'appliquer ce protocole dans l'atelier de ce chapitre, il reste une décision pratique à prendre : sur quel extrait le faire porter, et où en placer exactement les bornes. C'est l'objet de la leçon suivante.